Village de Viens
Village de Viens

Histoire de Viens, village du Luberon

Cette époque noire, qui succède aux dévastations des grandes invasions, ne laisse que peu de traces (d´ailleurs à peine une construction voyait-elle le jour qu´elle était démolie...) si ce n´est la naissance d´un bourg constitué, à partir de 980 ; le nom de Vegnis apparaît en 1005 et l´existence d´un premier vrai rempart est mentionnée dès 1009.

C´est aussi l´époque où la famille d´Agoult impose sa domination sur le pays, érigeant un castrum sur le site de presque chacune de ses anciennes villae (un chapelet de relais fortifiés ceinture le territoire, se posant à Viens, Caseneuve, Bonnieux, Saignon, Roussillon, Goult, Saint-Saturnin, etc.), se crêpant de temps à autre la mitre avec les évêques voisins qui essaient d´installer un pouvoir rival ; la tour de Viens sera ainsi l´objet d´un long jeu de prises et reprises.

C´est enfin l´époque des famines et des épidémies, et c´est sans doute à elles que les archéologues doivent les tombes rupestres du vallon du Rossignol (parents et un enfant) ainsi que le caveau collectif du Pigeonnier.

Les XIIIe, XIV´ et XVe siècles constituent la plus remarquable période de l´histoire viensoise, quand le village émerge culturellement et économiquement et édifie son extraordinaire patrimoine architectural, très au-dessus de ce que l´on attendrait dans un si petit bourg isolé.
L´explication de ce phénomène demeure à ma connaissance encore un mystère (avis aux étudiants en histoire à la recherche d´un sujet de thèse) et même la très complète (et introuvable) monographie de Régis Fabre sur Viens n´en déroule qu´en partie le fil d´Ariane.
Trois facteurs ont indubitablement concouru à l´essor du village, sans que pour autant leur conjonction justifie toute la génèse de la richesse viensoise - Le sous-sol, bien doté en minerais, sels et minéraux : on y trouve - on y trouvait - du cuivre, de l´argent, du fer, et le "vitriol" des anciens, c´est-à-dire des sels sulfatés ; connues dès l´antiquité, ces ressources enterrées ne seront cependant vraiment mises en valeur qu´à partir du XVI´ siècle et ne sont donc pas le premier vecteur de l´éclosion médiévale. - La fertilité naturelle du terroir (bonifiée par la douceur du micro-climat viensois qui permet la culture de l´olivier) a certainement été une cause non négligeable de l´enrichissement matériel : dès le moyen âge, les plateaux de Viens ont la réputation d´être le "grenier à grain" de cette partie de la province, un peu comme plus au nord la vallée de Sainte-Dalle était le "grenier des Baronnies". - La richesse apporte toujours à terme la culture, et les pires marchands finissent inévitablement par devenir les plus grands propagateurs et protecteurs de l´intelligence : c´est sans doute pour cela que dès le XIII´ siècle Viens se trouve doté d´un statut politique exceptionnel pour l´époque, digne d´un canton suisse ; ce statut, qui perdurera avec application jusqu´aux temps modernes, est à mon avis le meilleur expliquant de l´épopée viensoise.
Une première charte municipale, très libérale, est accordée au village en 1221 par le seigneur Raymond Bérenger, avec la bénédiction de sa mère Gersende, la communauté devenant une véritable petite république dotée de son propre pouvoir législatif et d´une administration bien structurée.

Cet acte crée un état d´esprit qui s´installe dans les faits, et est formellement avalisé en 1357 par un autre accord entre le seigneur d´alors, Guillaume Oger de Forcalquier, et le village ; demeure cependant mystérieuse la raison qui dans les deux cas aura poussé le pouvoir féodal à générer cette situation tout à fait atypique pour l´époque, donnant au village les droits habituellement dévolus au seigneur sur les fours, les moulins, les impôts, les concessions de métiers (boucher, boulanger, notaire, meunier, etc.) et ne laissant au seigneur que le droit d´acquiter les taxes sur ses biens et gens, et surtout pas d´agrandir son domaine immobilier !
Dans ce contexte triplement favorable, les Viensois prospèrent et se font ériger de belles maisons, fertiles en impenses voluptuaires ; le premier rempart étant vite trop exigu, il faut en bâtir un deuxième, puis un troisième pour mettre à l´abri des rôdeurs la géographie galopante du village, d´ailleurs bien organisée car, autre chose rare pour l´époque, le village se développe avec un plan d´urbanisme conscient ; le nom de "Tresbarry" ("les trois barrys", ou "les trois remparts") provient de cette éclosion. L´activité importante de construction et de décoration conduit d´ailleurs les Viensois à devenir des tailleurs de pierre réputés dans toute la région.

Le XVIe siècle augmente l´enrichissement de la commune par l´extraction des minerais de valeur, en particulier de l´argent ; cette industrie laisse son nom au quartier de l´Argentière, au nord du village.
C´est aussi au XVIe que la seigneurie passe, par acquisition, à la famille limousine des Lévis-Ventadour (qui se disent cousins de la Vierge Marie!). Bien qu´acheteurs de plusieurs domaines dans la région, ils ne viendront pratiquement jamais en profiter eux-mêmes, et ce changement de puissance tutélaire n´affecte pas le statut autonome du village.
Mais la fin du XVIe siècle est également l´époque des guerres de Religion : plus fortuné ou plus habile que ses voisins, Viens semble avoir traversé la tourmente sans trop de heurts et n´avoir connu aucune des horreurs dont furent victimes Lacoste, Cabrières, Murs, lors de l´affaire des Vaudois, ou plus tard Ménerbes ou Gignac lors des conflits entre protestants et catholiques.

Au début du XVII´, la famille Cabanes s´installe à Viens ; cette arrivée en soi n´aurait rien d´extraordinaire si elle ne se rebouclait avec un événement historique plus ancien, le prétendu séjour de la reine Jeanne à Viens.
Le nom de la reine Jeanne apparaît souvent dans les références historiques ou touristiques de la Provence, un peu comme celui du bon roi René, et la plupart des gens pensent que la première était la femme du second, alors qu´un siècle sépare l´horrible mégère de ce stupide roi René (il livra la Provence à la France et l´oblige donc maintenant à vivre sous la domination des barbares du Nord!).
Jeanne 1 " de Naples, reine de Naples, comtesse de Provence et de Forcalquier, mal mariée avec André de Hongrie, fit assassiner son mari pour s´en débarrasser ; poursuivie par la vindicte de son beau-frère le roi de Hongrie, elle dut fuir en Provence où elle séjourna quelques mois, avant d´être innocentée par le pape Clément VI à qui elle céda Avignon à titre de renvoi d´ascenseur. Ce séjour provençal donna naissance à une légende viensoise, racontant que la reine Jeanne se cacha durant quelques mois dans une cuve du village pour échapper à ses poursuivants ; en souvenir de ce royal séjour, une tour située derrière la chapelle haute du village porte le nom de tour de la reine-Jeanne.
Après son décuvage et son amnistie, Jeanne épuisa encore deux maris officiels, s´empêtra dans de complexes intrigues politiques en prenant parti pour le pape d´Avignon contre celui de Rome et finit par se faire étrangler par son propre héritier pressé d´accéder au trône napolitain.
Quant aux Cabanes, leur relation avec cette affaire vient d´un de leurs ancêtres, qui fut l´exécuteur d´André de Hongrie ; ceci l´obligea à chercher prudemment (et les poches pleines) une résidence éloignée du lieu du crime et il finit par planter ses pénates en Provence où sa famille fit souche et vint plus tard s´installer à Viens, renouant trois siècles après avec le souvenir de la diablesse Jeanne.

La période révolutionnaire fut normalement agitée à Viens, avec pas mal de coups de gueule (dont celui du curé vitupérant parce qu´on autorisait les juifs et les protestants, et interdisait les catholiques) et quelques exécutions ; toutefois pour maintenir l´ordre, le village dut se doter d´une milice de 140 hommes, soit plus de 10 % de la population totale...

Un épisode fut cependant spécialement original : la contre-révolution menée par le Viensois Auguste Monnier de la Quarrée (vieille famille du village, les Monnier assurèrent une lignée de trésoriers-payeurs locaux et donnèrent naissance aux branches Monnier d´Arnaud et Monnier de la Quarrée). Début 1792, Auguste Monnier de la Quarrée fomenta un mouvement contre-révolutionnaire opposé aux idées nouvelles et surtout aux troubles et agitations prêchés par des excités rouges de Manosque et de Marseille ; associé au comte de Vintimille et au marquis d´Autric, il créa à Apt la Société des amis de l´ordre et de la paix et suscita un soulèvement anti-rouges à Viens et Saint-Martin-de-Castillon. L´insuccès de l´opération obligea Monnier à se réfugier en Savoie d´où il continua à animer ses sympathisants "qui rien qu´autour de Viens se dénombraient à plus de 1500" ; la conséquence fut la montée à Viens de troupes manosquines qui donnèrent la chasse aux conservateurs et pendirent le curé de Viens ainsi que des ecclésiastiques qui étaient allés chercher refuge dans l´arrière-pays.
Trahi par un des siens, Auguste Monnier fut pris en août 1792, jugé par un tribunal révolutionnaire, mais la pression de ses partisans fut telle que par prudence le tribunal l´amnistia à la fin de la même année.

Avec l´abolition générale des privilèges, Viens perdit beaucoup de son particularisme et peut-être de son attrait. Aussi à partir du XIX´ siècle, l´histoire du village se banalise-t-elle et rejoint-elle celle du lot commun, qui pour la plupart des villages est celle du dépeuplement progressif du XII´ à la fin du XV´ siècle, le village compte 200 habitants, le chiffre demeurant stable durant cette période qui est pourtant celle de l´essor économique et architectural ; à la fin du XVIIe, le nombre approche 1500 personnes, puis baisse à 1340 en 1716, à 1200 en 1885, chute à 900 en 1914, et s´effondre jusqu´à 286 en 1962 pour remonter vers 400 de nos jours.