Les Ocres de Roussillon
Ocres de Roussillon en Provence

LES OCRES DE ROUSSILLON

Cette colline incandescente est l´endroit le plus difficile à décrire car, pour bien la raconter, il ne faut ni mots ni dessins au trait, mais une palette de peintre.
La célébrité de Roussillon vient en effet de sa terre, magique, imprégnée d´oxydes selon toutes les combinaisons chimiques possibles, éclatant en des teintes qui couvrent tout le spectre depuis le violet sombre jusqu´au jaune presque vert, s´alanguissant particulièrement en une gamme complète de rouges, de roses et d´oranges, plus riche que le nuancier d´un marchand de couleurs.

La puissance des tons du sol rejaillit sur l´environnement: les maisons de Roussillon sont plus bariolées que nulle part ailleurs en Provence, les arbres y sont plus verts, le ciel y est plus bleu marin (ou gris plâtre selon les jours), le mistral y est plus mordant et la chaleur d´été plus cuisante. De toute façon c´est toujours plus. Clébert, qui connaît ce pays sur le bout des doigts, a même écrit que le rouge de Roussillon, "cette plaie à vif jamais refermée", rendait les gens plus nerveux...

Roussillon en tout cas ne laisse jamais indifférent : les légendes racontant l´histoire de l´ocre sont toujours violentes, l´histoire y a plusieurs fois été mouvementée, et aujourd´hui Roussillon déchaîne en permanence la plus belle ruée des touristes de la région, attirés par cette boule de feu comme des éphémères un soir d´été.
Morénas - autre grand découvreur de l´âme profonde de ce pays - a résumé Roussillon en une phrase que j´aime beaucoup : "la superlative capitale de l´ocre rouge, flamboyante face à l´austère Gordes, capable du meilleur ou du pire". Consacrez-vous donc au meilleur.

Techniquement parlant, ce sont des oxydes mélangés à de l´argile, du sable ou de la terre, qui s´étirent en des veines sinueuses, s´exposant à la vue dans les collines de Roussillon ou s´enfonçant sous terre autour d´Apt (où on allait les chercher par d´interminables galeries). D´autres manifestations d´érubescences de même genre se retrouvent dans le célèbre Colorado de Rustrel et dans les carrières de Bédoin.
L´origine des ocres est cependant expliquée avec beaucoup plus d´imagination par quelques légendes - pratiquement chaque famille a la sienne - dont voici les deux plus fréquemment racontées:

- Le feu des Titans
A une époque lointaine et mythologique, les Titans avaient voulu envahir la Provence, mais se trouvaient freinés dans leur conquête par la résistance aborigène. Pour vaincre ces Provençaux du refus, ils construisirent un gigantesque canon à feu dans une grotte du Mont de Vaucluse, qui cracha sa fureur et ses flammes sur la colline de Roussillon : le sol, depuis, en est resté tout rouge.

- Le sang de Sermonde
Cette légende repose sur une anecdote tout à fait historique : au moyen âge, Sermonde, femme d´un seigneur de Roussillon, avait un amant (jusque-là rien de bien original) ; mais le mari découvrit un jour le pot-aux-roses, et comme il était un homme plein d´humour, il fit occire l´amant - Guillaume de Cabestan -, le fit dépecer, puis confectionna avec son c ur un ragoût qu´il fit déguster à Sermonde.
Quand elle apprit la vérité, Sermonde se suicida - de dégoût ou de tristesse - en se jetant du haut des falaises de Roussillon. Depuis, son sang colore les terres du village ; et les restaurateurs (nombreux) de Roussillon manifestent un certain agacement quand on leur demande s´il y a du c ur au menu.

 

Utilisation des ocres de Roussillon
Plus prosaïquement, l´utilisation des ocres remonte à la haute antiquité - bien avant ce pauvre Cabestan et même les Titans - et sert à colorer les premières poteries, à faire les premiers dessins muraux ou encore à se maquiller ou à accomplir des rites religieux. L´arrivée des Romains donne lieu à une exploitation industrielle, arrêtée avec la chute de l´empire. Curieusement alors, l´utilisation du capital de couleur est pratiquement perdue et il faut attendre la fin du XVIII´ siècle pour que Jean-Etienne Astiers en redécouvre les vertus et les fasse connaître aux Marseillais d´abord, puis à la France et à l´Europe entière. Brusquement le sous-sol de Roussillon se perce de grottes et de galeries comme un terrain de taupinières, des centaines puis un millier d´ouvriers forent, extraient, lavent des milliers de tonnes de couleurs : de 1910 à 1930, les pointes annuelles de production monteront à 35 000 tonnes par an. Les utilisations sont multiples, d´autant plus inattendues que le colorant, une fois isolé par un procédé qui s´apparente un peu à celui des marais salants, s´avère posséder deux caractéristiques alléchantes : une relative innocuité lui ouvrant la voie des usages alimentaires, et une grande plasticité quand il est mis en pâte aqueuse. Aussi emploie-t-on, durant tout le XIXe siècle et le début du XXe, les ocres dans le chocolat, le rouge à lèvres, le fond de teint, les peintures, mais aussi dans le polissage des surfaces ou le malaxage du caoutchouc.

Si l´exploitation des ocres apporte une certaine richesse, elle génère en contrepartie quelques nuisances qui font grogner les Roussillonnais : les poudres sont volatiles et les innombrales vents qui parcourent la vallée d´Apt se font un malin plaisir de les véhiculer aux portes des maisons, à l´appui des balcons ou à travers les interstices des fenêtres mal fermées ; aussi quand un mineur monte au village, encore rouge ou jaune de ses travaux ocriers, ne rencontre-il que des Peaux-rouges et des Chinois, et des objets de mêmes couleurs, couverts des mêmes poudres (comment d´ailleurs pouvait-on diagnostiquer une rougeole ou une jaunisse ). Et puis, on craint que les trop nombreuses galeries ne finissent par miner la région d´autant que le village lui-même a des assises fragiles : la chute d´une partie de la falaise au milieu du XIX´ siècle a menacé de faire s´écrouler l´église. Mais ceci ne suffit pas à freiner le développement des ocres, dont l´apogée se situe vers les années 1910, et pour lesquelles on installe spécialement une gare afin d´en faciliter l´expédition hors de la région.

Cependant dès l´entre-deux-guerres, la consommation chute de par la concurrence des colorants chimiques, et s´écroule après la Deuxième Guerre ; alors, tandis que change l´âme du pays et que le Roussillonnais Elie Blanc lance son village dans la vie des arts et des lettres en y attirant des noms célèbres, les dernières exploitations ferment une à une et, en 1953, l´extraction de l´ocre roussillonnaise rentre définitivement dans le tiroir des souvenirs. 

Les carrières de Roussillon
Il en reste les carrières, jaillissements volcaniques de laves multichromes, cathédrales ciselées par le vent ou gigantesques bouillies jamais tout à fait figées. Subsistent aussi - car on n´a pas pu les combler - toutes les galeries des veines profondes, labyrinthes dangereux vers un autre univers ; leurs accès sont heureusement masqués ou fermés pour éviter des accidents de découvreurs imprudents, mais si vous connaissez un détenteur de galeries, demandez-lui de vous emmener faire un tour dans son domaine de l´ombre rouge. C´est une promenade insolite, rapidement angoissante, dont on s´extrait en redécouvrant avec bonheur que le ciel peut être encore bleu et les arbres verts.


Cet article est extrait de "Luberon, Carnets d´un voyageur attentif", Patrick Ollivier Elliott, aux éditions Edisud
Nos remerciements à l´auteur et à l´éditeur pour leur aimable autorisation.