Chroniques d’archéologie d'Apt en Luberon
Patrick De Michèle Docteur en archéologie

Chroniques d’archéologie d'Apt en Luberon

Cet ensemble de chroniques traitant des origines antiques de la colonie latine d’Apta Julia cherche, avant tout, à révéler aux amateurs éclairés l’importance des nombreuses traces se superposant les unes aux autres dans un formidable patchwork architectural. Intemporelles, leurs présences nous intriguent sans savoir très souvent à quoi tient cette puissance vibratoire.

Pour preuve, les visiteurs que j’ai souvent guidés dans les caves du centre-ville, ne marchaient plus de la même manière après avoir visualisé les trésors de cet urbanisme originel antique ; comme si, une fois retournés à la surface des temps modernes, leurs notions d’équilibre, leurs perceptions de la réalité avaient été pour ainsi dire reconditionnées ou mieux reprogrammées.

A cet effet, dans le synopsis de cette immersion nous procédions, par paliers, d’abord à partir de la surface de notre modernité urbaine et par la suite, en atteignant subrepticement l’invisible, lové à l’intérieur du sous-sol, pour, soudainement prendre conscience des richesses enfouies de l’antique Apta Iulia, nom de la colonie latine héritée de Jules César.

Pour bon nombre de personnes la réalité dépassait finalement la fiction. Nous pouvons résumer la problématique de cette recherche en précisant qu’en définitive, lorsque nous parcourrons les rues de la ville moderne, nous nous trouvons au premier étage de la cité antique. 

Il est vrai qu’ici, dans l’intimité de l’obscurité, tout se tient, s’interfère et s’épaule mutuellement. Colonne vertébrale de l’architecture moderne, l’Antiquité ici se devine au détour d’un mur, d’un alignement de rue ou bien encore d’une légère déclivité, vocabulaire altimétrique égaré, de l’ancienne colonie romaine. 

l’antique Apta Iulia

La recherche archéologique

Commencée depuis 1998, par le Service d’Archéologie du Conseil Départemental de Vaucluse, la prospection des caves du centre ancien de la ville d’Apt avait à l’origine, comme ambition, de mieux connaître le théâtre antique de la colonie latine. Très rapidement, et compte tenu de l’importance des découvertes réalisées, la problématique originelle s’est transformée et pour ainsi dire élargie. Elle concerne désormais la “parure monumentale“ de la colonie latine.

En résumé, cet urbanisme comprend deux ensembles bâtis organisés de part et d’autre de la rue des Marchands. Cette dernière, identifiée comme le decumanus maximus (axe de rue antique de direction est ouest) voit désormais à l’est, place Jean Jaurès, et à l’ouest, immédiatement après la rue Sainte Anne, deux rues cardines, (axe de rue de direction nord sud), définir exactement l’emprise du centre cultuel et municipal gallo-romain.

 

Le théâtre antique d’Apta Julia

C’est dans le sous-sol du centre historique d’Apt (Vaucluse) que l’on trouve aujourd’hui, les vestiges du théâtre antique de la cité gallo-romaine. Les structures du monument localisées au nord de la ville, se situent à l’intérieur d’un étroit périmètre délimité par la cathédrale au sud et la rivière dite du Calavon. L’édifice de spectacle aptésien était doté d’un rideau de scène dont le mécanisme a été installé dans une fosse large de 0,60 m (2 pieds) toujours en cours d’étude et que nous avons fouillée, pour l’instant sur une longueur d’une trentaine de mètres.

Rapidement abandonnée, cette machinerie a été entièrement recouverte, à la fin du IIe s. ap. J.-C. Les travaux d’obturation, réalisés lors du réaménagement de l’espace de la scène, vraisemblablement lors de sa transformation en arène, sont d’une ampleur et d’une mise en œuvre remarquables.

 

La découverte des premières statues du cortège dionysiaque. (août 2005)

C’est au cours de l’étude stratigraphique du comblement de la fosse, que nous avons découvert ou oserai-je dire rencontré les statues antiques. En effet un comblement de terre argileuse obturant complètement le passage au travers de la fosse, céda sous l’insistance de ma truelle. Derrière le niveau du remplissage du couloir de la fosse, restait modeste, n’occupant plus que la moitié de la hauteur de la fosse ; là, posé sur le comblement se trouvait le buste de Dionysos.

Une rapide exploration vers l’ouest de cette nouvelle portion de fosse m’obligea à ramper sur le dos afin de parvenir à passer un étroit passage pas encore nivelé. Une nouvelle fois, mon projecteur dans les mains pointa une forme blanchâtre repérée entre deux dalles couvrant la fosse. Je venais de découvrir la deuxième sculpture d’une exceptionnelle qualité. Bien plus tard après l’extraction je découvrais la statue acéphale soit d’une édilité de la colonie latine à l’image d’une divinité (peut-être la représentation d’un Apollon drapé d’un chiton). Soigneusement enchâssée en travers de la fosse, appuyant respectivement les épaules sur l’arase du mur sud de la fosse et les jambes côté nord. Son état de conservation était particulièrement remarquable du moins pour la face arrière de la statue. 

 

le grand dieu Pan (P. De Michèle)

Un peu plus loin, et toujours soigneusement calé, dans le sens de la longueur du mur méridional de la fosse un nouveau bloc de marbre blanc s’offrait à mon regard stupéfait. Il s’agissait du buste acéphale du dieu Pan comme nous le verrions plus tard après une laborieuse extraction. 

Cette série de découvertes majeures vient donc confirmer la dotation pour le théâtre aptésien d’une décoration de grande qualité très certainement sculptée durant le règne des Antonins. Le couple Dionysos/Pan correspond à des reliefs presque entièrement sculptés en ronde bosse, en effet, un petit fond plat d’environ 0,22m de large sur 6cm d’épaisseur subsiste. Ils ont été réalisés dans un marbre blanc à grains serrés, qui d’après les premières analyses, serait extrait des carrières de marbre de Carrare de la faille dite de Luni. Les deux reliefs sont acéphales et mutilés ; seuls les bras droits subsistent ainsi qu’une grande partie des jambes caprines du Pan. Ce dernier mesure 0,57m de long pour 0,34m de largeur et 0,18m d’épaisseur. Le Dionysos affiche 0,30m de longueur pour 0,31m de large et 0,19m d’épaisseur. Ce relief masculin est représenté debout en prenant très certainement appui sur sa jambe gauche, positionnant sa main gauche sur l’aine gauche.

Pour la statue au chiton, mesurant 0,95m de longueur, 0,38cm de large et 0,19m d’épaisseur, les mains et les pieds ont également disparu ; au niveau du cou, une cavité creusée très certainement après, devait permettre de procéder au changement de la tête peut-être en fonction des nouvelles nominations, soit d’édilités ou plus encore d’impératrices. On note la grande qualité du détail du drapé notamment au niveau des coutures des boutons croisés couvrant le long des bras, un peu comme dans certaines statues de type ionien ou du moins dans leurs copies. L’étude de cette statue pourrait confirmer l’ancienneté de son exécution, peut-être sous le règne de Néron.

Cet ensemble, hautement artistique, se singularise par une maîtrise, une qualité d’exécution et un traitement du rendu des formes remarquables. Très certainement réalisé par un atelier hors du commun ; la codification contenue dans ses deux reliefs témoigne également d’une très haute connaissance de la culture hellénistique. 


Nous pourrons détailler prochainement dans une nouvelle contribution à Luberon News l’interprétation et le message contenu dans les attributs caractérisant cet ensemble statuaire hors du commun.


Patrick De Michèle
Docteur en archéologie
demichele-p@vaucluse.fr