FORT DE BUOUX EN LUBERON

Fort de Buoux -Archéologie en Luberon

Deux campagnes menées au cours du printemps et de l'été 2007 inaugurent le programme d étude du Fort de Buoux , préalable à la restauration, et dont le déroulement est prévu sur une dizaine d'années. Cet aboutissement résulte d'une volonté et d un ambition peu singulières pour une petite commune de 110 habitants qui s est attachée durant plusieurs années à défendre le projet auprès des administrations puis à le faire vivre. Nous mentionnerons le gros travail préparatoire de constitution des dossiers et de recherche des financements effectué par l équipe municipale et par Jean-Alain Cayla, maire, qui a permis la mise en uvre du projet qui constitue un réel pari sur l avenir qui ne cesse d étonner les observateurs par son ampleur et son audace. Conduit avec patience et obstination pendant plusieurs années, ce travail préparatoire a abouti à l´octroi d´aides apportées par l´Etat (à hauteur de 50%), par le Département (25% sur la part travaux). Le Sénateur Milon a apporté sa contribution également en faisant don de sa réserve parlementaire. La commune, pour sa part s´investit financièrement dans le programme et réalise un effort très important en misant délibérément sur l´avenir. Au printemps 2007, les premiers travaux d étude archéologique centrés sur l église ont pu commencer fournissant rapidement des données inédites, utiles à la connaissance et aux premières ébauches de mise en valeur et de restauration. Bien connaître le monument afin de mieux le sauvegarder, informer et sensibiliser les visiteurs en leur faisant partager l intérêt et la beauté du site exceptionnel, telles sont les ambitions du programme que nous nous sommes assignées.

Silos à  grains creusés dans la roche devant le second rempart du fort de Buoux. Photo Thierry Riols
LA RESTAURATION ET L ARCHITECTE EN CHEF DES MONUMENTS HISTORIQUES.
Deux volets composent le programme. La partie restauration et mise en valeur incombe à l architecte en chef des Monuments Historiques. En la personne de Didier Repellin, architecte d envergure internationale établi à Lyon, c est l excellence qui est mise au service du Fort. Chargé dans notre département de la restauration des grands monuments bénéficiant d un classement au titre des MH (Palais des Papes, cathédrales d Apt, Carpentras, Cavaillon, abbaye de Sénanque, ), l architecte a également en charge l entretien des monuments français de Rome et intervient comme consultant et conférencier en France et ailleurs dans le monde. Didier Repellin est secondé dans sa mission au Fort de Buoux par Gaël Robin, architecte du patrimoine.
Le démarrage du programme est l occasion pour les architectes de dresser un premier diagnostic et d évaluer les besoins en matière de sauvegarde et de mise en valeur du monument. La réflexion de fond axée sur le thème de la restauration d un site ruiné est astreinte ici aux conditions spécifiques d intervention peu communes résultant d une topographie extrêmement accidentée interdisant notamment de recourir aux moyens traditionnels d acheminement des matériaux sur un chantier. Un double défi se présente donc aux spécialistes et confère au sujet un caractère d envergure singulière.

Les meurtrières de la tour carrée du fort de Buoux. Photo Thierry Riols
 

L ÉTUDE ARCHÉOLOGIQUE PRÉLIMINAIRE : UN PROGRAMME D ENVERGURE ET UN PARTENARIAT FRANCO-ALLEMAND.
La partie archéologique, pour sa part, est dirigée par le Laboratoire d Archéologie Médiévale Méditerranéenne. Affilié au CNRS, le LAMM développe des programmes dans tout le bassin méditerranéen (Maghreb, Chypre, Turquie, Syrie). Il est dirigé par Henri Amouric et ses locaux sont situés à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l Homme à Aix-en-Provence. La responsabilité scientifique de la mission a été confiée à Andreas Hartmann-Virnich, enseignant-chercheur à l Université de Provence et au LAMM, et à Christian Markiewicz, archéologue libéral et chercheur associé au LAMM.
Des partenaires sont associés au programme et lui confèrent une grande dimension scientifique importante et internationale. Il s agit en premier lieu de l Institut Géographique National, chargé de réaliser au printemps 2007 une couverture 3D de l église. Son centre de formation, l Ecole Nationale des Sciences Géographiques, est actuellement pressentie pour appliquer cette technique à tout le site à l automne avant de traiter les ruines célèbres du temple d Agnkor Vat au Cambodge. Les travaux réalisés à Buoux sont dirigés par Daniel Schelstraete qui utilise un matériel ayant servi à la dernière expédition que Jean-Louis a conduite dans l´Arctique. Une autre partie du travail de relevé architectural est confiée à l Université de Stuttgart et deux spécialistes missionnés en juillet (Christian Schmidt et Tilman Riegler) ont réalisé un travail remarquable rendu possible grâce à l utilisation d un tachéomètre laser et des logiciels de pointe (Tachycad et Photoplan). Nous bénéficions ainsi à ce jour pour l église d une couverture graphique d une qualité optimale que complètent des reportages photographiques de détails, ainsi qu une couverture aérienne réalisée en mai par un avion missionné par l IGN. Pour compléter ce travail et préparer l extension de la zone d étude à la partie castrale, Heike Hansen docteur en archéologie monumentale est chargée de réaliser le calage topographique général. On doit à cette spécialiste du relevé de détail une étude récente conduite pour le compte de l Université de Tübingen des cloîtres romans (Arles, Aix, Moissac notamment), ainsi qu une extraordinaire analyse graphique de la façade de l abbatiale de Saint-Gilles-du-Gard qui a nécessité quatre années de travail d une minutie rarement égalée pour ce type d investigation.
Pour achever la présentation de l équipe mise en place pour ce programme, nous n oublierons pas de citer l équipe d étudiants et de techniciens archéologues chargés du déblaiement et qui ont participé à l étude (Alexandre Ayasse, Gaëlle Bain, Ludovic Biegel, Marielle Bompuis, Thomas Devaux). Signalons également que certains enfants et jeunes du village ont apporté leur contribution. Nous prévoyons à l avenir ouvrir certaines phases de l étude aux scolaires.
L association ARCHIPAL bien connue en Pays d Apt pour ses actions diverses détient également une part des plus actives dans nos travaux. Outre les aides efficaces apportées sur le terrain, et les perspectives à venir, on doit à l association de participer à la collecte d informations grâce à un fond documentaire exceptionnel qui a permis de découvrir notamment quatre clichés inédits sur plaques de verre datés de la fin du XIXe s. et qui constituent à ce jour les images les plus anciennes recensées. Ces témoignages compléteront la collection de cartes et photographies anciennes réunie par Mme Dufour, gardienne du Fort, qui suit activement le déroulement programme et nous fait bénéficier de ses connaissances acquises après de nombreuses années de présence sur le site. Enfin, pour la partie historique nous exploitons les recherches déjà anciennes qu il conviendra d authentifier et réactualiser en s attachant à analyser les sources. René Bruni, historien et auteur notamment d une monographie sur Buoux, représente le lien idéal et ses travaux nécessitent aujourd hui des recherches complémentaires en archives qui pourraient être confiées à un paléographe.

Conduite au printemps 2007, une première campagne a consisté à compléter le déblaiement de la nef de l église entamé dans les années 1970 à l occasion des chantiers de bénévoles dirigés par M. Pellégrino. Le choix de l église pour inaugurer le programme résulte de l intérêt exceptionnel de l édifice et de son mauvais état de conservation. Partiellement enfouie sous les décombres, l église ruinée délivre un message imprécis aux visiteurs et constitue un ensemble trop peu sécurisant. C est l ensemble des arguments qui a incité à uvrer prioritairement sur ce secteur, afin d expérimenter la méthode d étude et de lancer la problématique de restauration sur l un des points phares du site.

LE MOBILIER LAPIDAIRE.
Les travaux conduits sur deux mois ont permis de restituer le volume de la nef consécutivement à l évacuation des terres et des matériaux divers. Les 120m3 extraits ont fourni un grand nombre de blocs taillés provenant notamment des élévations et de la voûte appareillée. Un inventaire est en cours afin d étudier l ensemble des éléments lapidaires parmi lesquels figurent également des claveaux d arcs, des éléments de corniche moulurés, des fûts de colonnettes, des claveaux rehaussés de décors réalisés à fresque, des dalles de couverture taillées destinées à être imbriquées, ainsi que des lauzes de pierre qui couvraient l église. L observation des faces taillées fournit matière à étudier les techniques de taille et à envisager la nature des outils.
Au total, ce sont plusieurs tonnes de blocs qui ont été triés en prévision d une réutilisation éventuelle et selon les choix de restauration qui seront faits.

Les fouilles de l´église laissent apparaà®tre des vestiges du 11eme siècle. Photo Thierry Riols
 

LE MOBILIER ARCHÉOLOGIQUE : DE -4000 AU XVIIIe s., une profusion de témoignages.
Ces travaux ont permis de collecter dans la masse des remblais de comblement un mobilier archéologique assez abondant constitué principalement de céramique et de quelques objets métalliques ou en verre. Il retrace sur plusieurs millénaires les différentes phases de présence de l homme sur l éperon. Les témoignages les plus anciens désignent l époque préhistorique avec quelques lames de silex chasséennes (Néolithique moyen) et une hache en pierre polie (Néolithique final). La céramique modelée est peu abondante et illustre la Protohistoire, antérieure de quelques siècles à la romanisation. L Antiquité est exclusivement identifiée grâce aux nombreux fragments de tuiles à rebord ( tegulae) extraits des remblais et utilisés dans la construction médiévale en tant que pièce de calage. Une céramique caractéristique (Dérivée des Sigillées Paléochrétiennes) désigne l Antiquité tardive. La période médiévale est représentée par l ensemble des productions consommées dans nos régions entre le haut Moyen Age et le XIVe s. On retrouve ainsi la céramique commune grise qui forme un groupe important couvrant une large plage chronologique entre le Xe et le XIIIe s. La céramique glaçurée au plomb illustre la période romane tardive et gothique, elle apparaît vers le milieu du XIIIe s. et supplantera la céramique grise. La faïence provençale à décor vert et brun datable du XIVe s., bien que largement minoritaire dans le lot, est également représentée et démontre l utilisation de produits de qualité. Pour l époque moderne, les témoignages du XVIe s. restent rares et se caractérisent par le prolongement de la technique de glaçage des surfaces au plomb. Ce sont toutefois les produits d âge classique qui dominent avec une fort pourcentage représenté par la céramique du XVIIIe s. (céramique glaçurée sur engobe à couverte monochrome ou à décors incisés ou flammés). Les productions des XIXe et XXe s. sont absentes et démontrent l abandon total du site à cette période.

LES TROIS PHASES PRINCIPALES DE L ÉGLISE : LA PÉRIODE PRÉ-ROMANE, L ÉPOQUE ROMANE ET LE XIIIe s.
Le volume dégagé laisse apparaître des détails architecturaux qui dévoilent plusieurs étapes de constructions identifiables grâce aux techniques différentes de mise en uvre des matériaux : construction sommaire en petits moellons et modules informes, parement construit en moellons disposés en lits réguliers, architecture de grande qualité bâtie en pierre de taille. Ces typologies de maçonnerie précisent l utilisation évolutive de l église à l intérieur de laquelle quatre portes condamnées ont été identifiées en plus de l accès actuel ouvrant vers l ouest. La conservation de vestiges démontre par ailleurs l existence de constructions adjacentes qui suggère un groupe de plusieurs modules agencés. Vers le sud, un vaisseau voûté et peut-être interprété comme une citerne communiquait avec une construction plus modeste en proportions et dont l identité devra être précisée au cours des prochains dégagements (chapelle latérale, porche, sacristie). Vers le nord, un départ d arc en relation avec un accès pourrait suggérer ici encore un bâtiment annexe daté de l une des phases anciennes d utilisation de l église. Vers l ouest, enfin, une construction voûtée, appartenant à un état tardif, peut également être restituée dans le schéma et à proximité de l entrée actuelle.
Les témoignages mettent en évidence plusieurs grandes phases d utilisation qui s étendent sur plusieurs siècles jusqu à l effondrement de la voûte que l on situe au XVIIIe s. La chronologie fournie ici est un premier cadre susceptible d être modifiée au cours de l étude qui n est pas achevée. Elle évoluera sans doute à l occasion des futures investigations et des sondages. Au total, ce sont ainsi sept étapes qui peuvent être décrites.
La phase la plus ancienne (ETAT I) est matérialisée par un pan de mur conservé au nord et dont le type d appareil rappelle les réalisations pré-romanes.

- le mur nord de l église conserve un pan qui pourrait témoigner d une utilisation antérieure au Moyen Age roman. La construction présente un petit appareil irrégulier lié au mortier à gravillons qui semble caractériser un ensemble à distinguer nettement du reste de la construction
- on notera, par ailleurs, un léger écart entre l alignement de cette construction ancienne et le tracé du mur roman nord qui trahit une reprise
- ce mur conserve une baie ébrasée dont l appartenance à l état ancien n est pas certifiée à ce jour
- l ouverture d une seconde ouverture, à l est de la baie, constitue un remaniement (porte ou niche à confirmer)
- les déblaiements ont, par ailleurs, mis clairement en évidence une activité pré-romane qui se manifeste par le nombre important de tegulae (remployées au cours du Moyen Age) et de céramique de l Antiquité tardive (DSP décorée, amphore africaine à pâte rouge).

La multiplicité des interrogations nous conduit pour l heure à ne livrer aucune conclusion hâtive. Cependant les problématiques qui se dégagent des premiers travaux préfigurent des thèmes d un grand intérêt qui feront l objet de toutes nos attentions. Elles ont trait aux formes architecturales (et techniques de construction), aux datations ainsi qu aux fonctions de cet édifice dont l origine ancienne pose des questions essentielles.
Le premier sujet concerne les formes successives qu a connu l église ainsi que les différentes techniques de construction que l on peut identifier. Le matériau pierre représente à lui seul un sujet de recherche et les observations permettent de distinguer des textures et provenances différentes : calcaire molassique local (type Espeil), calcaire blanc importé (type Lacoste, Ménerbes, Pernes), calcaire brun importé (tuf). Les différents mortiers et enduits constituent un autre sujet et devront faire l objet d analyse minutieuse. Pour l heure, l existence de décors à l intérieur de l église est attestée et deux types ont été identifiés : décor de faux joints réalisé à la surface de l enduit (mur nord de l ETAT I et piles appareillées de l ETAT IV : les décors peuvent être contemporains et tardifs) et décor polychrome sur un type particulier de pierre (claveaux en pierre fine de type pierre de Pernes : coupole, voûte du ch ur ou d un édicule adossé ). Les enduits ont rarement été conservés mais de nombreux blocs taillés conservent un matériau fin et lissé qu il conviendra d observer. Les mortiers fournissent également des différences et on distingue assez nettement les différentes réalisations en relation avec les phases proposées.
Le second thème concerne l évolution de cet édifice dont le plan originel nous est inconnu. Il ne subsiste qu un pan de mur de cette construction (ETAT I) et son identité religieuse ne peut être certifié malgré les soupçons légitimes. S il s agit déjà d une chapelle rurale, sa fonction reste à définir ainsi que les raisons qui ont préfiguré à son installation (tradition pré-romaine ou antique régulièrement évoquée par les historiens sans preuve formelle). Cet édifice peut-il avoir eu un lien avec le village antique-tardif Saint-Germain qui conserve son mystère
La construction du XIe s. participe à alimenter une problématique identique et renvoie à une utilisation ancienne du site, antérieurement à la construction du fort (en tout cas dans sa forme actuelle la mieux connue et attribuée au Moyen Age roman tardif). Par ses dimensions, cette église témoignerait d un essor important (démographique et économique ) lié au regroupement possible d une première communauté pour le Moyen Age (à ce titre, l événement rappellerait l implantation des villages en Pays d Apt située dès la fin du Xe s. et poursuivie au cours du siècle suivant). Ou la fondation serait-elle liée à une tradition religieuse spécifique dont on aurait perdu le souvenir (pèlerinage par exemple ou présence d un prieuré ). La transformation au XIIIe s. démontre un nouvel essor qu il serait tentant de rapprocher de la création du fort dans sa forme actuelle.
Pour achever cette première synthèse qui constitue une introduction à la recherche, nous évoquerons la possibilité de percevoir à l intérieur de l église des espaces différents qui pourraient nous renseigner sur le fonctionnement. Le traitement du pavement de la travée de ch ur, l absence de dallage dans les deux travées ouest de la nef, la présence du mur transversal (même tardif), les accès différents et leur traitement particulier concourent à nous interroger sur le rôle des différents espaces regroupés à l intérieur d un même ensemble. Peut-on envisager une double fonction paroissiale et castrale déterminant des traitements distincts et à quelle époque
Si toutes ces questions mettent en évidence l ampleur du travail que doivent réaliser les chercheurs, elles permettent également d envisager des possibilités de restauration, de mise en valeur et de présentation au public et d orienter les choix futurs.