Croagnes
Truffes en Luberon

À Croagnes, la fête de Saint-Antoine, patron des "rabassiers"

En ce jour de l´an de grâce 1895, le 5 juillet, une chaleureuse ambiance règne dans la vaste cour intérieure de la propriété cossue du seul notable du hameau. Il fait très chaud, c´est un temps de saison et la moiteur des corps des robustes paysans rassemblés, soulève ici ou là, des haut-le-coeur. La forte odeur de bouc qui reste en suspens dans l´air immobile, révèle le peu d´empressement de ces hommes de la terre pour le gant de crin et la pierre de savon. La statue de Saint-Antoine flanqué de sa petite truie, trône sur un piédestal : socle de pierre agrémenté d´une modeste corniche. Le curé du lieu et ses enfants de choeur se parent de leurs habits de fonction, dans la sacristie de l´église voisine entièrement transformée et rénovée depuis 1834. À l´ombre généreuse des pins et des érables, des planches, sur des tréteaux, composent une très longue table où sont amassées des victuailles qui rassureraient plus d´un assiégé. C´est un jour de fête pour tous les rabassiers du terroir qui viennent consacrer leur Saint préféré, officiellement reconnu par l´église depuis le plus haut Moyen Age. Dans cette foule campagnarde, on reconnaît les Carbonnel de la bastide Saint-Martin ; la famille Jouval des Barbiers est au grand complet ; les Julian et les Maurizot qui vivent au-dessus du devens de Croagnes sont arrivés les premiers en début de matinée. Tous les paysans des Cliers, des Picards, des Lombards, des Talons se pressent autour du Saint de pierre. L´Étienne et l´Hyppolite des Bassacs, les Loubaud, les Icard, les Brémond, les Perret des Bassaquets n´ont pas voulu se soustraire à ces festivités malgré les moissons aux épis gorgés de farine et mâtures à souhait.

Bientôt, le prêtre et ses jeunes assistants fendent la foule colorée. Le propriétaire des lieux, notaire cossu et respecté, salue le curé, échange quelques propos de circonstance et opine du chef. Grand, sec, le tabellion arbore un magnifique canotier qu´il tient élégamment dans sa main gauche. Sa montre à oignon, dans le gousset de son gilet gris, est reliée à une chaînette d´or dont le fermoir s´accroche à une discrète boutonnière. Pantalon de flanelle anthracite, bottines noires à bouton et à talon anglais, le distingué jurisconsulte marque sa différence de toute sa hauteur au milieu de sa clientèle endimanchée.L´ecclésiastique psalmodie en marmonnant, en appelle à celui qui a su résister aux tentations et lui demande in fine la pluie bénéfique, promesse d´une bonne récolte de rabasses pour l´hiver prochain. Goupillon dressé, symbole de la puissance temporelle de l´Église, il bénit Saint-Antoine pétrifié pour l´éternité tandis que ses ouailles reprennent en choeur un vibrant pater noster soutenu par les stridulations des cigales, ivres de liturgie !

Avant que la cérémonie religieuse ne commence, le Gustave des Picards a parlé à l´oreille de la Germaine, sa femme. Habillé pour la circonstance d´une chemise de drap écru, d´un pantalon en bure grossière et d´une taillole en laine qui lui ceinture la taille, il a prétexté un besoin urgent. Brodequins de travail aux pieds, il s´est retiré non sans maladresse, bousculant au passage le Félix et le Désiré qui, menton en avant, se sont jeté une oeillade. Tous savent ici que le Gustave des Picards est un laïque athée. En 1895, deux Frances s´opposent : celle de la République et celle de Léon XIII. Le Gustave a été séduit depuis plus de dix ans par les lois de Jules Ferry sur la gratuité et l´obligation scolaire, et cette année, le Congrès de Limoges, s´est concrétisé par la naissance de la Confédération générale du Travail (CGT) ! Aussi notre brave homme persiste-t-il à ne pas vouloir devenir propriétaire (il en a pourtant les moyens financiers). Il reproche en fait à la 3e République d´être plus libérale que démocratique.
Quand le Gustave est venu retrouver sa femme, ses amis étaient déjà assis autour de l´immense table à banquet. Tous engloutissaient pâtés truffés et moult charcuteries, véhiculés depuis les plus proches bastides. Les conversations allaient bon train autour de la prochaine récolte de truffes. L´Étienne se plaignait du manque d´eau et l´Hyppolite pestait contre les sangliers qui lui avaient labouré sa truffière de la Plaine de Sylla. Après les boudins gorgés d´oignon, après les poulardes farcies et bridées avec du lard fumé, après les côtes de porc grillées au feu de bois, après les chapelets de saucisses, les gosiers avaient eu le temps de bien s´humecter du vin chantant des vignes de l´Eustache de Fontaube. Bientôt les bavardages devinrent plus engagés et délibérément citoyens. On évoqua les incidents de Carmaux où, trois ans plus tôt, la troupe de la République intervint contre les mineurs. Une angoisse à peine déguisée se lut sur les visages des paysans conservateurs à l´évocation des élections municipales de Marseille de 1892. Une coalition de radicaux et de guesdistes l´avait emporté. Le notaire, assis à coté de l´Icard des Cliers qui était sur le point d´acheter avec l´argent d´une extraordinaire saison truffière passée, sa troisième bastide ; le Notaire donc évoqua à mots couverts l affaire Dreyfus : il avait lu dans le Figaro de novembre 1894 de troublantes informations sur cet officier français de confession israélite. Félix Faure était président de la république et Léon Bourgeois, Président du Conseil, ne s´était pas opposé à une expédition colonialiste à Madagascar avec des soldats du contingent.

Pourtant, en cette année 1895, on vivait dans cette Provence intérieure, oubliée des grands décideurs de la République, l´âge d´or de la trufficulture. Les bas de laine s´arrondissaient avantageusement. La France et l´Angleterre étaient les pays du monde les plus riches en or. Les prix agricoles avaient grimpé vertigineusement et les Français thésaurisaient. La monnaie officielle était le franc germinal ; mais tous les rabassiers du terroir réunis autour de cette table festive savaient que les courtiers en truffes d´ Apt ou de Carpentras payaient avec des pièces d´or ou d´argent. La République radicale était devenue, grâce ou à cause d´une savante alchimie, la République du franc or ! Quand les femmes, habillées de noir, un tablier de jute autour de la taille, eurent apporté flans, gâteaux au miel de lavande, crèmes caramel, fruits de saison et piquette du Désiré de la Tuilière de Croagnes, un éclair de feu zébra le ciel qui s´était brusquement assombri. La foudre s´abattit sur le vieux chêne centenaire du carrefour de la Croisière et le coucha sur le côté dans une odeur âcre de poudre à fusil.

La pluie dégringola sur toute la campagne avec une violence inouïe. Un vent tourbillonnant et tempétueux arracha feuilles et branches des arbres du parc. Tous les fêtards trouvèrent refuge dans la vaste grange attenante à la demeure du maître des lieux. Chacun sut, en cet instant, qu´il y aurait beaucoup de truffes l´hiver prochain. Le Brémond des Talons rappela à son voisin le dicton provençal que ses ancêtres lui avaient appris : « Quand le blé, sur l´aire, fait fougasse l´année sera à rabasse ».

Le Baptistin des Bassaquets pensa qu´il devrait faire le tour de ses truffières d´ici deux ou trois jours, quand le sol serait bien ressuyé, pour repérer les " écartes ". Il déposerait dans chacune de ces gerçures de la terre un grain de blé, puis effacerait avec la branche d´un cade ces fentes trop révélatrices pour les braconniers. Sans chien, fin novembre, il irait repérer ces grains de céréales en cours de germination. Il n´aurait plus qu´à se baisser et à caver. Ces truffes, peu profondes, appelées truffes fleurs, seraient grosses comme les plus obèses grenades du grenadier de son jardin.

Quand la pluie eut cessé, on se sépara en se serrant chaleureusement les mains. Demain et après demain tous se retrouveraient ici pour continuer à festoyer. C´était la tradition, quand il pleuvait le jour de la Saint-Antoine, que de prolonger le plaisir de la fête deux jours de plus. Le Ferdinand des Picards, aux sons endiablés de son accordéon, ferait danser la polka, la mazurka et la très britannique scottish à tous ces braves gens, heureux de vivre en toute simplicité, dans la joie de l´instant présent.