Vendredi 9 Janvier 2009
Ste Alix

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Le feuilleton du forage du Fangas

La sécheresse a encore frappé le pays d´Apt et le forage du Fangas a de nouveau défrayé la chronique. Au moment où la Communauté de Communes prend en charge le dossier et s´apprête à lui donner une nouvelle impulsion, nous avons jugé utile d´interroger celui qui a trouvé l´eau au Fangas en juin 1999. Qui ne se souvient de ce magnifique geyser qui semblait venir lécher le pied du rocher de Saignon ?

Jean Paul Silvestre est hydrogéologue dans un bureau d'études de réputation internationale

Forage du fangas à  Apt en Luberon Provence

Il a implanté et suivi de très nombreux forages d´eau au Maroc, en Mauritanie, au Mali, au Niger, au Tchad, au Cameroun, au Gabon et, bien sûr, dans notre région. Depuis sa soutenance de thèse, en 1977, sur l´hydrogéologie du Luberon, il n´a cessé de préconiser la réalisation de forages profonds dans le bassin d´Apt.

Toi qui as trouvé l´eau au Fangas en 1999, tu dois être content de la voir enfin recouler ?

Oui et non !

D´une certaine manière je suis satisfait que l´eau du forage ait pu alimenter cet été, pour la première fois, deux villages : Saignon et Caseneuve, à raison de 33 mètres cubes par heure. Cette première utilisation de l´eau du Fangas, on la doit à Alain Jouve qui avait alerté en début d´année le SousPréfet d´Apt sur les risques d´une sécheresse aggravée. Si le président du SIVOM du Haut-Calavon ne s´était pas manifesté à ce moment-là, rien n´aurait été possible cet été. D´ailleurs, à la mi-octobre, les installations prévues par la ville d´Apt pour pomper et distribuer l´eau aux Aptésiens sont toujours en cours de construction.

D´une autre manière, je ne suis pas satisfait parce que la mise en route du forage aurait dû avoir lieu, si l´on m´avait écouté, en été 2001. On a donc perdu cinq ans !

Un retard de cinq ans

Comment peux-tu expliquer ce retard de cinq ans ?

Je ne peux pas répondre à la place des décideurs, mais je peux facilement imaginer qu´ayant travaillé, auparavant, pour la précédente municipalité, on n´ait pas voulu me confier la finalisation de ce projet engagé dès 1997. Il m´a été dit mais non écrit que le coût de nos prestations était plus élevé que celles de certains de nos concurrents. Soit ! Mais pour quelques milliers d´euros de plus, la Ville aurait fait, avec nous, des économies très substantielles se chiffrant à plusieurs millions d´euros et l´eau coulerait depuis l´été 2001. En fait, le rapport qualité/prix de nos prestations n´était pas le même et je pense qu´il était à notre avantage compte tenu de ce qui s´est passé depuis cinq ans ; le choix du moins disant n´est pas souvent une bonne solution.

On a aussi évoqué des problèmes techniques comme la pente du forage ou la qualité de l´eau ?

Ce sont de faux arguments et tout le monde sait que lorsqu´on veut tuer son chien on l´accuse de la rage.

En ce qui concerne la verticalité du forage, j´ai découvert dans le dossier sur l´enquête publique, en avril 2005, à propos de la définition des périmètres de protection réglementaires du captage, que le rapport attestant que le forage était dévié était dénué de fondement car la sonde utilisée pour cette mesure n´aurait jamais dû être employée dans un forage tubé en acier. Par ailleurs, l´interprétation des résultats est fausse. J´ai toujours dit sur ce problème que ce forage n´était pas plus dévié qu´un autre. La meilleure preuve, c´est que nous avons pu faire nos pompages d´essai en juillet 2000 à hauteur de 200 mètres cubes à l´heure sans aucun problème et dans les règles de l´art. En automne 2003, la nouvelle municipalité a pu faire réaliser le pompage d´un mois, ce que j´aurais dû faire au printemps 2001.

En ce qui concerne la qualité de l´eau, à la toute première analyse bactériologique de juillet 2000 on avait une légère trace de présence bactérienne, à la limite de la détection, ce qui pour moi était normal étant donné que nous étions en fin de chantier et donc dans une situation pénalisante pour effectuer des prélèvements. Mon expérience sur de nombreux chantiers de recherche d´eau thermale, d´eau embouteillée ou d´eau potable m´incitait à penser qu´en situation de pompage de longue durée ces résultats s´amélioreraient. En clair, c´était une eau de bonne qualité pour des eaux destinées à la distribution publique. Or, à l´automne 2003, alors que le forage était resté inactif pendant deux ans, la Ville d´Apt a fait faire la deuxième série de prélèvements sans procéder au préalable au nettoyage complet du forage ni à sa désinfection, ce qui est le B A BA dans ce type d´opération. Il n´était donc pas étonnant dans ces conditions, que les résultats se soient dégradés. Aujourd´hui, il semblerait, d´après la presse, que l´eau du forage pourrait être distribuée sans traitement, ce qui attesterait de sa qualité et remettrait en cause le périmètre de protection rapproché.

Une perte d'argent

Si l´on a perdu beaucoup de temps, l´on a dû perdre beaucoup d´argent ?

Au lendemain des élections de 2001, j´ai essayé d´expliquer aux nouveaux élus, tous les avantages qu´il y avait à engager rapidement le pompage de longue durée avec de nouveaux prélèvements car cela permettrait à la Ville d´Apt de faire de substantielles économies. Ainsi on aurait pu économiser, en été 2001, un million de francs pour l´achat d´eau au syndicat Durance-Ventoux, en été 2002 un million encore, en été 2003 un autre million, en été 2004 de nouveau un million, en été 2005 un million et même plus. De plus, pendant ces cinq ans, on aurait pu vendre au moins à hauteur d´un million de francs d´eau au SIVOM du Haut-Calavon. Si l´on fait le compte, Apt pouvait économiser plus de six millions de francs soit un million d´euros.

Parallèlement, si l´on avait engagé dans la foulée le deuxième forage à la Doa comme il était prévu avec la précédente municipalité, nous aurions eu 80 % de subventions dont 60% de l´Agence de l´eau et nous aurions eu à disposition les subventions de la reconversion d´Albion, ce qui aurait été fort utile pour mettre en place le projet d´embouteillage qui intéressait un groupe d´industriels spécialisé dans l´eau minérale et l´eau de source et qui, d´ailleurs, avait pris contact avec la municipalité d´alors.

J´ajoute qu´on aurait pu faire de nouvelles économies en évitant diverses études qui étaient inutiles puisqu´elles n´ont fait que confirmer que ce que l´on savait déjà. Enfin, que dire du coût de la construction en cours d´une forteresse en béton sur la tête du forage, opération démesurée et inadaptée ?

Quel chiffre pour cette perte de subvention et ce manque à gagner ?

Si on veut y voir clair à combien peut-on chiffrer cette perte de subvention et ce manque à gagner ?

Un forage de ce type doit revenir aujourd´hui à, environ, un million d´euros compte tenu de l´augmentation des prix de l´acier et du pétrole. Une usine d´embouteillage peut rapporter de un à deux millions d´euros de taxe professionnelle par an et de un à deux millions d´euros supplémentaires si l´on reste propriétaire du captage et de la ressource en eau car on est susceptible de percevoir alors des royalties à chaque vente de col. J´ajoute qu´un tel projet induit 30 à 60 emplois directs sans parler des emplois indirects et dérivés qui sont difficiles à chiffrer (imprimerie, transports, retombées touristiques... )

Au total, cela fait une somme rondelette ?

Oui, c´est énorme et je n´arrive toujours pas à comprendre pourquoi la nouvelle municipalité, en 2001, n´a pas jugé utile et nécessaire de s´engager dans cette voie royale où il n´y avait aucun risque technique et financier à prendre puisque le terrain avait été déblayé.

Aujourd´hui, le projet redémarre ?

Pour moi, c´est un démarrage au rabais. Et ce n´est pas la construction d´une forteresse en béton sur le forage qui m´incite à être optimiste. Il faut savoir qu´un forage c´est comme une voiture, il faut de temps en temps ouvrir le capot pour vérifier son état dont dépendent ses performances. Ce qui veut dire que le jour où il faut nettoyer le forage, le jour où il faut faire une grosse désinfection, ou repêcher la pompe qu´on a laissé tomber au fond par maladresse, il faut revenir sur le forage avec une sondeuse pour réaliser ces opérations. Tous les bons foreurs d´eau et hydrogéologues spécialistes de forage savent cela. Ce jour-là, il faut détruire la forteresse en béton. Je ne souhaite pas que cela arrive mais je tiens à prendre date en le disant.

Soit pour la forteresse mais peut-on parler pour autant de démarrage au rabais?

Oui, parce que le deuxième forage n´a pas été fait et ce deuxième forage nous aurait permis d´être en complète substitution par rapport au captage des Bégudes et aux achats d´eau au syndicat Durance-Ventoux. Ces deux forages nous auraient permis aussi de redonner un peu de vie au Calavon en laissant la source des Bégudes s´écouler naturellement dans son lit, car ce n´est qu´à ces conditions que l´on retrouvera de l´eau dans la rivière.

Mais tout cela est dit dans le rapport du SIEE commandé par le syndicat du Haut-Calavon que nous avons résumé dans notre numéro 169 !

Je suis satisfait qu´un nouveau rapport confirme, cinq ans après, nos conclusions. Je ne connais de ce rapport que ce qui a été publié dans votre journal. L´hypothèse à 3000 mètres cubes par jour correspond globalement à ce qui sera effectif dans quelques mois, du moins je l´espère. C´est nettement insuffisant par rapport aux besoins évoqués plus haut et c´est moins que la productivité de ce premier forage qui avait été évaluée à 4800 mètres cubes par jour.
L´hypothèse à 8000 mètres cubes/jour est tout à fait possible avec un deuxième ouvrage. L´hypothèse à 20 000 mètres cubes/jour est irréaliste avec un seul forage mais toujours possible avec plusieurs ouvrages.

Plusieurs forages

Ne tournons pas autour du pot, qu´est-ce que tu proposes ?

Pour le moment, je n´ai été sollicité par personne, mais je peux dire que pour moi les choses sont simples même si elles paraissent compliquées à beaucoup de monde. Il faut donc revenir au projet initialement conçu en 1997 et qui avait été validé par l´Agence de l´eau, à savoir qu´il fallait deux forages positifs, un au Fangas, un autre à la Doa produisant ensemble un débit supérieur à celui des Bégudes. C´était la condition pour assurer l´avenir de l´alimentation en eau potable d´Apt et du pays d´Apt. Par ailleurs, le Schéma départemental en eau potable commandé par le Conseil Général avec le concours financier de l´Agence de l´eau recommandait lui aussi la réalisation d´un deuxième forage à Apt mais aussi d´un troisième qui aurait servi à secourir les syndicats voisins qui dépendent de la nappe de la Durance dont on sait qu´elle peut être accidentellement polluée.

C´est vrai que tu as trouvé de l´eau au Fangas, mais qui te dit que tu serais aussi performant à la Doa ?

L´implantation à la Doa a été conçue en même temps et selon les mêmes principes que celle du Fangas dans une zone géologique favorable sinon meilleure. La réussite du Fangas au premier coup d´essai et les enseignements que j´en ai tirés me conduisent à penser que ce site est très prometteur.

Pourtant si l´on sollicite le bon sens, on peut se dire que c´est plus sûr de forer encore au Fangas parce que l´on sait déjà qu´il y a de l´eau !

Pas vraiment ! Parce que dans un réservoir aquifère calcaire et fissuré on peut très bien, à quelques mètres près, exécuter un forage sec ou moins performant.
Ensuite, puisqu´on veut solliciter le bon sens, je rappelle que l´on ne doit pas mettre ses neufs dans le même panier.
En supposant qu´on fasse un deuxième forage à proximité du premier qui serait en cours d´exploitation pour alimenter Apt, pendant la durée des travaux, il y a des risques certains de turbidité et de contamination et donc d´arrêt de la production.
Enfin, en cas de résultats positifs sur ledeuxième forage, il est fort probable que son exploitation perturbe le premier. En termes de forage d´eau : 1+1 ne font pas nécessairement 2 !
La seule raison d´effectuer un deuxième forage au Fangas serait de faire un ouvrage de secours pour le cas où le premier tomberait en panne ou d´en concevoir un autre de 450 mètres de profondeur pour capter la première venue d´eau identifiée à moins 410 mètres et que j´ai volontairement mise de côté par tubage et cimentation pour pouvoir l´utiliser ultérieurement à des fins d´embouteillage.

Revenons au troisième forage, où l´implanter ?

Je connais évidemment d´autres implantations bien situées...
En multipliant les forages on multiplie les périmètres de protection !
Bien sûr ! Puisque à chaque captage correspondent trois périmètres de protection réglementaires : immédiats, rapprochés et éventuellement éloignés. Je ne considère pas que ce soit une vraie contrainte dans la mesure où l´on définit correctement les périmètres. Il est vrai que le périmètre rapproché du Fangas défini en juillet 2004 par un hydrogéologue agréé me paraît démesuré puisqu´il s´étend dans la vallée sur 2,2 kilomètres, des Fringants aux Gondonnets.

Pourquoi tant de précautions ?

Certains paramètres hydrogéologiques et réglementaires n´ont pas été pris en compte dans cette définition, ce qui a faussé le diagnostic et a abouti à un excès de précautions. A titre d´exemple, le périmètre rapproché des Bégudes est environ cent fois moins important que celui du Fangas alors que les puits des Bégudes sont peu profonds ( environ 10 mètres) et donc plus vulnérables. Il y a donc deux poids et deux mesures selon l´hydrogéologue agréé qui intervient. C´est problématique car cela entraîne des servitudes pour les habitants concernés qui ne sont pas négligeables (valeur immobilière à la baisse, permis de construire limités et sous conditions, surcoûts pour la construction...)

Optimisme et désenchantement

En conclusion, j´ai perçu à travers tes propos un optimisme sur le fond et une certaine amertume dans la forme.

Optimisme, oui ! Parce que pour moi trouver de l´eau n´a jamais été un problème majeur si l´on donne les moyens techniques nécessaires et à condition que le choix ne soit dicté également que par des raisons techniques comme cela a été le cas entre 1997 et 2001.
Amertume ? Disons plutôt désenchantement, parce que la ville d´Apt a raté en 2001 une occasion unique de réaliser au bon moment les bons investissements productifs qui auraient assuré durablement l´avenir en alimentation en eau potable et engendré des richesses nouvelles avec la création d´une unité d´embouteillage. De plus, ce projet d´eau embouteillée aurait valorisé notre image de marque et notre offre touristique avec l´eau du Luberon.
Désenchantement aussi, parce que la réalisation complète de ce projet à deux facettes aurait été pour moi une satisfaction d´avoir été utile à cette vallée du Calavon où je suis né et à laquelle je suis très attaché.

C.A.
NDLR : le journal propose à ses lecteurs de réagir à cet article par courrier en donnant leur point de vue.

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